Le Navire ne s'arrête jamais

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CHAPITRE 6 — Un homme qui ne débarque jamais

Sur le MS Aurora Majestic, certains passagers étaient attendus. D’autres étaient tolérés.

Et puis il y avait ceux dont la présence ne figurait sur aucune liste visible, mais dont l’absence aurait immédiatement posé problème.

Arthur Haldane appartenait à cette dernière catégorie.

Au pont 11, le lounge privé baignait dans une lumière feutrée qui n’éclairait jamais complètement les visages. Les fauteuils en cuir clair semblaient n’avoir jamais été vraiment utilisés, comme si l’endroit était davantage un symbole qu’un lieu de passage. Ici, on parlait bas. On se regardait peu. On n’applaudissait jamais.

Arthur Haldane était assis près de la baie vitrée, un verre intact posé devant lui. Il ne regardait ni la mer ni le ciel. Il observait les reflets du navire sur la vitre, cette superposition étrange où l’intérieur et l’extérieur se confondaient.

Il portait une veste sombre, sans marque apparente. Rien de tape-à-l’œil. Rien qui crie la richesse. Mais tout, dans sa posture, disait qu’il n’était pas là pour se détendre.

Une hôtesse s’approcha.

— Monsieur Haldane, tout se passe bien ?

Il tourna légèrement la tête, esquissa un sourire poli.

— Parfaitement. Comme toujours.

Comme toujours.

Elle acquiesça, rassurée, et s’éloigna.

Arthur Haldane ne demandait jamais rien. Il n’exigeait pas. Il ne se plaignait pas. Il se contentait d’être là. Et cette seule présence suffisait à ajuster des comportements, à modifier des plannings, à accélérer des décisions.

À la table voisine, un couple de passagers chuchotait.

— Tu sais qui c’est ? murmura la femme.

— Aucune idée, répondit l’homme. Mais il est là depuis le début, non ?

— Oui… et je crois qu’il était déjà là lors de la croisière précédente.

L’homme haussa les épaules.

— Certains enchaînent les voyages.

Arthur Haldane entendit.

Il entendait souvent ce genre de phrases. Il ne corrigeait jamais. Parce qu’en réalité, il n’enchaînait pas les voyages. Il ne débarquait simplement pas.

 

À plusieurs ponts en dessous, Élias Morel se tenait toujours devant la porte de service qu’il venait d’entrouvrir. Le couloir interdit s’étirait devant lui comme une veine du navire, étroite, froide, fonctionnelle. Pas de décor. Pas de musique. Juste des parois métalliques et un sol antidérapant.

Il savait que ce passage n’existait pas pour les passagers. Il savait aussi que peu de membres d’équipage y avaient accès. Il posa un pied à l’intérieur.

Rien ne se produisit.

Pas d’alarme. Pas de voix dans son oreillette. Le navire acceptait sa présence. Ou faisait semblant.

Élias avança de quelques pas. Le couloir menait vers une bifurcation : d’un côté, une descente vers les ponts techniques ; de l’autre, une remontée discrète vers les zones supérieures, dissimulée derrière des panneaux “réservé au personnel”.

Un passage qui reliait ce qui ne devait pas l’être.

Il comprit alors une chose essentielle : l’angle mort n’était pas un point.

C’était un axe.

Son oreillette grésilla de nouveau.

— Morel, répéta la voix du Chef de la Sécurité. Réponds.

Élias appuya sur le bouton.

— Je vérifie une anomalie, dit-il simplement.

— Ce n’est pas ton rôle.

— Si, répondit Élias. Justement.

Il coupa la communication avant toute réponse.

Il recula d’un pas, referma doucement la porte. Pas par peur. Par méthode. Il avait vu assez pour savoir qu’il devait revenir préparé.

Et surtout… pas seul.

 

Au pont 11, Arthur Haldane se leva enfin. Il laissa son verre intact et se dirigea vers l’ascenseur privé. Un badge discret glissa entre ses doigts. Le lecteur émit un bip bref, respectueux.

L’ascenseur se mit en mouvement sans afficher d’étage.

À l’intérieur, Arthur ajusta sa veste, comme on le ferait avant une réunion importante. Il ne regardait pas son reflet. Il regardait le chiffre invisible qui défilait dans sa tête.

Lorsque les portes s’ouvrirent, il se retrouva dans un couloir qui ne figurait sur aucun plan passager. Un couloir aux parois claires, presque cliniques, éclairé par des LED continues.

Il marcha sans hésiter. Une porte l’attendait. Pas de numéro. Juste un lecteur.

Il posa sa carte.

Vert.

À l’intérieur, la pièce était sobre. Une table. Deux chaises. Un écran mural éteint. Et un homme debout près de la fenêtre intérieure, dos à lui.

— Tu es en avance, dit l’homme sans se retourner.

— Le navire aussi, répondit Arthur calmement.

L’homme sourit.

— L’angle mort ?

— Toujours actif.

— Et Morel ?

Arthur marqua une pause.

— Curieux.

— Dangereux ?

— Pas encore.

L’homme hocha la tête, satisfait.

— Les passagers ?

— Modèles.

Ils échangèrent un silence. Un silence de gens qui n’avaient pas besoin de mots inutiles.

— Et la cabine ? demanda l’homme.

— Attribuée, dit Arthur. Comme prévu.

— L’enveloppe ?

— En place.

L’homme se tourna enfin. Son visage était banal. Trop banal pour être mémorable.

— Et s’ils l’ouvrent ?

Arthur haussa légèrement les épaules.

— Alors ils apprendront qu’il y a toujours un prix à la curiosité.

 

Sur le pont 7, Claire Delmas venait justement de s’arrêter devant la cabine 742. Elle n’avait pas prévu de le faire. Son corps l’avait menée là sans lui demander son avis. Le couloir était silencieux. Les passagers dînaient. Le navire respirait lentement.

Elle sortit la carte de service, la passa devant le lecteur… puis se ravisa.

Ne l’ouvrez pas.

Elle ferma les yeux une seconde. Puis elle fit autre chose.

Elle posa sa main sur la porte, sentit la vibration presque imperceptible de la climatisation, et murmura pour elle-même :

— Tu n’es pas une cabine.

Elle recula.

 

Au pont 11, Arthur Haldane quitta la pièce sans laisser de trace. Il reprit l’ascenseur privé, réapparut dans le lounge comme s’il n’avait jamais quitté son fauteuil.

Un serveur s’approcha.

— Monsieur Haldane, souhaitez-vous quelque chose ?

Arthur sourit.

— Non, merci. J’ai tout ce qu’il me faut.

Il jeta un regard vers l’Atrium, vers ces étages empilés où les passagers vivaient leur première soirée.

— Et dites-moi… demanda-t-il doucement.

— Oui, monsieur ?

— Le commandant a-t-il confirmé que nous ne ferions pas escale imprévue ?

Le serveur hocha la tête.

— Aucun changement prévu.

— Parfait.

Arthur se rassit.

Parce que ce qui faisait la force du MS Aurora Majestic, ce n’était pas sa taille, ni son luxe, ni même sa technologie. C’était sa trajectoire. Et Arthur Haldane était un homme qui ne débarquait jamais. Non pas parce qu’il aimait la mer. Mais parce que, tant que le navire avançait, le système restait intact.

Et tout ce qui se passait à bord continuait d’avoir une seule règle :

Rien ne devait interrompre la traversée.

 

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