Le Navire ne s'arrête jamais

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CHAPITRE 8 — Ce que la nuit révèle

La nuit transforme toujours les navires.

Le jour, ils se donnent en spectacle. La nuit, ils cessent de jouer.

Sur le MS Aurora Majestic, les lumières s’étaient progressivement adoucies. Les couloirs étaient plus calmes. Les rires s’éteignaient derrière des portes closes. Les ascenseurs montaient et descendaient presque vides, comme des poumons fatigués après l’effort.

Le navire entrait dans son rythme nocturne.

Et dans ce rythme, certaines choses devenaient visibles.

 

Élias Morel marchait sans se presser, veste ouverte, oreillette désactivée. Il avait appris depuis longtemps que la nuit révélait davantage quand on laissait les systèmes tranquilles. Les hommes parlent moins. Les machines aussi.

Il longea un couloir du pont 8, s’arrêta près d’un hublot. La mer était noire, striée par l’écume blanche de l’étrave. Une route droite, constante. Le navire ne doutait jamais.

Lui, si. Il repensa au couloir interdit. À la porte entrouverte. À la sensation étrange que le navire lui avait montrée volontairement. Comme si on l’avait laissé entrer juste assez loin pour qu’il comprenne… mais pas assez pour agir.

Il sortit son téléphone personnel — pas celui du bord — et ouvrit un dossier chiffré. Des notes. Des horaires. Des captures floues prises à la volée. Rien de probant. Mais un motif commençait à se dessiner.

00:47.

Toujours la même heure.

La purge.

La maintenance.

Le point aveugle.

Élias ferma l’écran.

— Pas un hasard, murmura-t-il.

 

Au même moment, Claire Delmas était assise sur son lit, dans sa cabine, la feuille sortie de l’enveloppe posée devant elle. Elle l’avait relue plusieurs fois. Elle n’y cherchait plus un message. Elle y cherchait une intention.

Il n’y a qu’un système.

La phrase la hantait.

Dans son ancienne vie, elle avait appris à reconnaître les stratégies de dilution. Quand on efface les responsables, on protège le mécanisme. Quand on parle de système, on évite de parler de choix.

Elle regarda l’heure sur son téléphone.

00:38.

Elle hésita.

Puis elle se leva, enfila une veste légère et sortit de sa cabine.

 

Au pont 11, le lounge privé était presque désert. Arthur Haldane aimait ces heures-là. Trop tard pour les mondains. Trop tôt pour les insomniaques nerveux. Juste assez calme pour réfléchir.

Il était debout, près de la baie vitrée, mains croisées derrière le dos. La mer ne l’intéressait pas. Ce qui l’intéressait, c’était le rythme du navire. Il le connaissait par cœur. Les phases. Les respirations. Les moments où les systèmes se parlaient entre eux sans supervision humaine.

00:42.

Il jeta un regard à sa montre.

— Nous y sommes presque, murmura-t-il.

Une silhouette entra dans le lounge. Un homme discret, uniforme d’équipage, pas celui qu’on remarque. Il s’arrêta à distance respectable.

— Tout est en place, dit-il.

— Les caméras ? demanda Arthur.

— Comme prévu.

— Et la sécurité ?

— Occupée ailleurs.

Arthur hocha la tête.

— Bien. La nuit est un excellent allié.

L’homme hésita.

— Morel… il pose des questions.

Arthur sourit.

— C’est normal. Les bons chiens sentent toujours les fissures.

— Il devient un risque ?

— Pas encore.

Arthur se détourna de la vitre.

— Laisse-le approcher. Tant qu’il croit chercher une anomalie, il ne cherchera pas une intention.

 

Au pont 3, l’infirmerie était plongée dans une semi-obscurité. Seule une veilleuse restait allumée, suffisante pour distinguer les silhouettes. Le docteur Volkov était encore là. Il aurait dû être parti depuis une heure. Il n’avait pas trouvé le sommeil.

Il consulta une dernière fois le registre médical. Tout était verrouillé. Tout était conforme. Il s’apprêtait à éteindre son écran quand une notification apparut.

Accès dossier — consultation nocturne

Volkov fronça les sourcils.

— Qui… ?

Il cliqua.

Le dossier du malaise s’ouvrit. Une ligne clignotait. Quelqu’un consultait les données en lecture seule.

— Ce n’est pas possible, murmura-t-il.

L’accès était réservé. Très réservé. Il sentit une sueur froide lui glisser le long du dos. Puis, aussi brusquement qu’elle était apparue, la consultation cessa.

Le dossier se referma.

Volkov resta immobile, les mains suspendues au-dessus du clavier.

Il comprit alors une chose qu’il avait refusée jusque-là : la médecine n’était qu’une couche parmi d’autres. Et quelqu’un regardait en dessous.

 

00:46.

Claire Delmas arriva sur la promenade du pont 8. La nuit était fraîche. Presque déserte. Deux passagers discutaient à voix basse près du bar extérieur. Plus loin, un couple marchait lentement, bras dessus bras dessous. Claire ralentit à mesure qu’elle approchait de bâbord avant.

L’angle mort.

Elle ne savait pas exactement ce qu’elle cherchait. Seulement qu’elle devait être là. Comme si le navire l’avait appelée, à sa manière.

Elle s’arrêta à la limite de la lumière. Au-delà, l’obscurité semblait plus dense.

00:47.

À cet instant précis, une vibration parcourut le sol sous ses pieds. Infime. Mais réelle. Comme un ajustement de masse. Comme si le navire se réorganisait.

Claire se retourna brusquement.

Élias se tenait à quelques mètres d’elle.

— Je me demandais quand tu viendrais, dit-il calmement.

Elle ne sursauta pas. Elle s’y attendait presque.

— Je pourrais te poser la même question, répondit-elle.

Ils restèrent silencieux une seconde, observant la mer, l’ombre, la frontière invisible.

— Tu as ouvert l’enveloppe, dit Élias.

Ce n’était pas une question.

— Oui.

— Et ?

Claire hésita.

— Ils veulent qu’on croie que personne ne décide.

Élias sourit.

— Alors qu’en réalité, quelqu’un a décidé qu’on ne devait pas voir.

Ils échangèrent un regard. Une alliance fragile, encore informelle, mais nécessaire.

Un bruit attira leur attention.

Un pas.

Puis un autre.

Venants de l’angle mort.

Une silhouette se dessina brièvement à la frontière de la lumière. Pas assez longtemps pour être identifiée. Juste assez pour être certaine.

— Là, murmura Claire.

Élias fit un pas en avant.

— Ne bouge pas, dit-il.

Il s’approcha lentement. La silhouette recula, disparaissant à nouveau dans l’ombre.

Puis un bruit métallique. Une porte. Un accès de service.

— Merde, souffla Élias.

Il se lança à sa poursuite.

 

À cet instant, au pont 13, plusieurs écrans clignotèrent simultanément.

— Chef ! appela l’agent. On a une micro-coupure réseau !

— Où ? demanda le Chef de la Sécurité.

— Sur les caméras extérieures… juste là.

L’angle mort s’étendit.

— Durée ?

— Quelques secondes.

— Note “instabilité nocturne”, dit le Chef. Rien de plus.

Il savait exactement ce que cela signifiait.

 

Élias atteignit la porte de service. Elle était entrouverte. Encore. Il s’engouffra dans le couloir interdit. Le métal résonnait sous ses pas. Il distinguait une silhouette plus loin, rapide, habituée à l’espace.

— Arrête ! lança-t-il.

La silhouette accéléra.

Ils tournèrent à une bifurcation. Puis une autre. Le couloir descendait légèrement. Vers les ponts inférieurs. Puis soudain… plus rien.

Le couloir se terminait sur une porte close.

Élias s’arrêta net. Il posa la main sur la poignée.

Fermée.

Il n’y avait aucune autre issue. La silhouette s’était volatilisée. Ou le couloir n’était pas ce qu’il semblait être. Élias recula d’un pas, le souffle court. Il leva les yeux.

Une caméra. Active. Elle le regardait.

 

Claire, restée sur la promenade, sentit son téléphone vibrer.

Un message inconnu.

Ce que la nuit révèle n’est pas destiné à rester visible.

Rentrez.

Elle leva les yeux vers l’obscurité.

— Trop tard, murmura-t-elle.

 

Sur le MS Aurora Majestic, la nuit avançait.

Les passagers dormaient. Les rapports étaient à jour. Les systèmes ajustés.

Mais sous la surface, quelque chose avait changé. Parce que cette nuit-là, pour la première fois, le navire n’avait pas seulement observé.

Il avait répondu.

 

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